15 Novembre – Ethnique et Éthique
Bon, c’est dimanche, je suppose que vous avez un peu de temps devant vous pour lire ce qui suit. Promis, mes prochains billets seront plus courts !! S’il est une minorité ethnique du Sud-est Asiatique qui stimule les passions, ce sont bien les Krajans, plus connus sous le nom de Padongs, ou encore femmes girafes ou femmes au long cou. Nous leur avions rendu visite pour la 3ème fois au cours de notre dernier voyage dans le Nord : rappelez-vous.
Alors, faut-il systématiquement boycotter les tour-operators sans scrupules qui proposent de visiter ce que certains journaux occidentaux qualifient de zoo humain ? Ou, au contraire, faut-il y aller coûte que coûte pour contribuer à leur subsistance ? Comme je l’indiquais précédemment, la situation est relativement complexe et si ces populations se trouvent aujourd’hui en Thaïlande, c’est surtout et avant tout en raison des persécutions dont elles sont victimes en Birmanie. Elles ont trouvé refuge en Thaïlande où elles peuvent mener une vie à peu près normale sans craindre de se faire dépouiller ou même pire en allant aux champs ou au marché. Elles bénéficient de soins médicaux et leurs enfants peuvent aller à l’école. Certes, la Thaïlande aurait pu faire comme les pays occidentaux “civilisés” (si, si, ils le disent !!), à savoir créer des centres d’accueil dans le genre de celui de Sangatte en France et, surtout, interdire toute visite pour respecter leur intimité (et entretenir leur isolement du reste de la population). Et puis quelle horreur, pourquoi ces pauvres femmes sont-elles obligées de se déformer ainsi les Cette exagération volontairement sarcastique de certains arguments évoqués et/ou ressentis par les opposants systématiques à toute visite de ces populations a surtout pour but d’amener à la réflexion. Nous sommes ici en présence d’un groupe ethnique qui possède un mode de vie qui lui est propre et, contrairement aux premières impressions ressenties à travers le filtre culturel occidental, il n’existe ici aucune forme d’asservissement de la femme. Certes, la visite au pas de charge par un groupe de 50 personnes à la descente d’un bus qui n’accorde que 30 minutes pour faire le tour du village n’est pas le meilleur moyen de comprendre ce que l’on a la chance de voir. Mais ceci est une question de choix personnel, notamment de choix de mode de voyage, et pour ceux qui ont recours à ce genre de prestation j’estime qu’il est ici de la responsabilité des organisateurs de ces voyages d’éduquer leurs ”clients” pour que leur visite soit réellement enrichissante et aille au-delà du simple spectacle. Pour ceux qui ont l’habitude du voyage individuel, il faut faire abstraction de ses inhibitions et considérer qu’il s’agit tout simplement d’aller à la rencontre de populations ayant un mode de vie différent. Après tout, c’est bien ce qu’ils sont venus chercher en voyageant. Passez quelques heures dans ces villages, discutez avec les gens, montrez que vous vous intéressez à eux/elles. Les questions qui peuvent sembler indiscrètes en occident (âge, religion, marié ou/non, etc.) sont ici un signe de politesse. Je vous invite à présent à lire une traduction d’un texte de Pimook, le directeur de l’école de Ban Huoi Haeng qui est aussi anthropologue et qui a passé plusieurs jours dans un village de Kajangs (le nom qu’ils se donnent). La vie derrière les anneaux : ou comprendre les Padongs
épaules ? Il faut lutter pour leur émancipation, leur permettre de choisir librement les bijoux qu’elles ont envie de porter (voir ci-contre), leur accorder le droit de participer à des émissions de télévision où elles devront manger des lombrics ou s’allonger sur un lit de blattes pour gagner un bon d’achat de chez carouf ou encore leur faire bénéficier des congés payés pour qu’elles puissent exposer leur corps au soleil et attraper des mélanomes comme tout le monde.
Les journaux rapportent régulièrement des histoires de "Femmes girafes" qui sont amenées à proximité des centres touristiques tels que Chiang Mai pour être exhibées. Le principal objectif de ceux qui exploitent l’image de ces populations atypiques est bien évidemment le profit et ils n’ont que faire des considérations éthiques et humanistes. Ils cherchent encore moins à comprendre la culture de ces femmes qui portent des anneaux autour de leur cou et ont tendance à oublier qu’il s’agit avant tout d’êtres humains et que le fait de les transporter comme des marchandises que l’on amène à la foire est un manque de respect caractérisé.
J’ai un jour été contacté par un journaliste d’un magazine thaïlandais spécialisé dans le tourisme qui m’a demandé si j’accepterais de l’accompagner pour réunir des informations au sujet de cette minorité ethnique. Nous avons alors passé plusieurs jours au village de Huay Sua Tao, près de Mae Hong Son, une durée suffisante pour acquérir la confiance des villageois et collecter autant d’informations culturelles que possible. Ce groupe ethnique originaire de Birmanie, qui a du fuir la terre de ses ancêtres devant les exactions de la junte militaire, est appelé "Karens au long cou" par les Thaïlandais de la plaine. Leur principal trait distinctif est, en effet, un empilage d’anneaux en laiton porté par les femmes, ce qui donne l’impression d’un cou allongé. Ils résident essentiellement dans les villages de Nam Piang Ding, Nai Soi et Huay Sua Tao, dans la province de Mae Hong Son. Les Shans et les Birmans les appellent Padongs et ils se nomment eux-mêmes les Kajangs. Ils ne se considèrent pas appartenir au même groupe ethnique que les Karens. Maja, une jeune Padong de 14-15 ans qui parle le Thaï, nous a raconté à quel point la vie était difficile et éprouvante en Birmanie. Elle n’y possédait qu’une seule robe, pas de chaussures et la majorité du temps elle devait se contenter d’un seul repas par jour. Il n’existait aucun hôpital ni dispensaire médical à proximité en cas de maladie et les militaires birmans les dévalisaient régulièrement ou les forçaient même parfois à transporter leur équipement. S’ils résistaient, ils étaient battus par les soldats. Les femmes et les jeunes filles n’osaient pas s’aventurer seules hors des villages, de peur d’être violées par une patrouille de militaires qui passerait par là. Sa famille a alors décidé de trouver refuge en Thaïlande. Il existe une légende selon laquelle les femmes portent des anneaux en laiton autour de leur cou pour se protéger des tigres. Une autre version affirme que dans le passé, la principale monnaie d’échange était l’or et les femmes gardaient ainsi les économies de la famille autour de leur cou, ce qui leur permettait de s’enfuire en les emportant avec elles en cas d’attaque. Il était impossible de leur retirer les anneaux en or tant qu’elles étaient en vie. Si cette dernière histoire est vraie, cela démontre que groupe ethnique fait plus confiance aux femmes pour conserver ses trésors, car je n’ai jamais vu aucun homme porter des anneaux autour de son cou. Mon étude de cette population semble confirmer cette hypothèse, car ce sont les femmes qui gèrent les biens des familles. Elles ne dépensent que ce qui est nécessaire, tout le contraire des hommes qui sont plus attirés par la fête et la boisson. On raconte que dans le passé, seules étaient autorisées à porter des anneaux les filles nées un mercredi pendant la semaine de la pleine lune. Mais en pratique, même les filles nées les autres jours en portent. C’est la mère qui passe les anneaux autour du cou de sa fille. Lorsque celle-ci a atteint l’âge de 5 ans, ses anneaux pèsent au total 1 kg. à 7 ans, ils pèseront 2 kg et le poids augmente alors progressivement jusqu’à 6-9 kg. Lorsque les anneaux sont trop serrés et que la mère n’arrive plus à les passer elle-même, elle fait alors appel à un artisan qui lui demandera environ 1000 Bahts (20 Euros) par anneau. Ces anneaux en laiton, appelés "Tue", viennent de Birmanie où ils coûtent environ 2000 Bahts (40 Euros) le kilo. Une fois adolescente, la jeune fille placera un anneau dit de base sur lequel prendront appui les autres. Celui-ci contribuera aussi à faire paraître le cou plus allongé, ce qui rendra sa porteuse plus belle. Les femmes et les hommes aiment danser et chanter pour encourager les relations sociales et créer une atmosphère de détente. Mais d’après les traductions de Maja, leurs chants expriment plutôt le tristesse et la nostalgie. Certaines chansons parlent des hommes qui sont obligés d’abandonner leurs familles pour aller combattre l’armée birmane, laissant les enfants et les vieillards en pleurs. D’autres évoquent les persécutions que leur font subir les militaires, la perte de leurs proches et leur impuissance. Leurs chants sont accompagnés d’un instrument à 4 cordes similaire à une guitare appelé "ta-yo". La société Padong est traditionnellement monogame. L’adultère est sévèrement puni et le couple coupable peut être banni de la communauté. Lorsque quelqu’un décède, les villageois creusent un tronc d’arbre et y placent le corps. Ils le transportent ensuite jusqu’au lieu de la cérémonie et lui donnent de la nourriture pour son dernier voyage. Ils croient que si l’âme n’a pas suffisamment à manger, elle viendra tourmenter les vivants en fouillant dans les réserves de nourriture et en faisant beaucoup de bruit pour les empêcher de dormir. La principale activité des Padongs lorsqu’ils étaient en Birmanie était l’agriculture. La base de leur nourriture se compose de riz, de piment et de sel. En Thaïlande, au village de Huay Sua Tao, chaque famille reçoit par mois 4 seaux de 20 kg de riz de la part de la responsable Thaïlandaise du village. Chaque jeune fille qui porte les anneaux reçoit en plus un salaire mensuel de 1500 Bahts (30 Euros), un argent qui provient des recettes encaissées pour la visite du village. Les touristes doivent payer un droit d’entrée de 250 Bahts, mais l’accès est libre pour les thailandais. Les Padongs ont aussi accès aux soins médicaux, lesquels sont pris en charge par la responsable du village, et leurs enfants peuvent suive une éducation dans les écoles publiques. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec le directeur de l’école de Huay Sua Tao qui m’a expliqué que les Padongs n’envoyaient que les garçons à l’école. Les filles préféraient rester au village et porter leurs anneaux, ce qui leur assurait un salaire mensuel pour leurs familles. Cette anecdote illustre parfaitement l’usage détourné d’une valeur culturelle dans un but exclusif de profit économique. Que ces jeunes filles aient conscience ou non d’être exploitées à des fins économiques, le résultat est qu’elles ont déjà fait l’impasse sur leur éducation et ont ainsi manqué une occasion d’apprendre le monde extérieur, le monde au-delà des anneaux. Malgré les rapides changements socio-économiques, ces innocentes jeunes filles ne prendront peut-être jamais conscience que leur particularité culturelle est une source de profits, mais pour d’autres. Tout ce qu’elles savent, c’est qu’en portant ces anneaux, elles apportent 1500 Bahts par mois à leur famille, suffisamment de riz et un accès gratuit aux soins médicaux. En comparaison de leur situation en Birmanie, cette nouvelle vie leur semblait assurément plus agréable ! J’ai un jour croisé le chemin d’une toute jeune fille qui portait des anneaux. Je me suis senti littéralement hypnotisé par son regard innocent et suis resté, silencieux, à observer son visage rieur. Je me suis surpris à me demander à moi-même si elle comprenait réellement la valeur de ses anneaux en laiton, une tradition suivie par sa communauté depuis plusieurs siècles. Que se passerait-il si elle refusait de les porter et revendiquait le droit d’étudier comme les garçons ? Parmi les touristes avides de curiosités et les commerçants qui en encaissaient les bénéfices, lesquels se sentiraient les plus heureux et/ou les plus désemparés devant cette émancipation ?
Pas encore de commentaire.




