Le blog de Thailsacien

La vie quotidienne d'une famille thailsacienne

14 Avril – Bataille de rue à Bangkok


Comme tous les ans à la même époque, de violents affrontements ont opposé les seaux aux pistolets à eau. Résultat : des dizaines de chemises détrempées et un parapluie détruit.

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Joyeux Songkran à tous !!

Mais c’est vrai que l’actualité locale récente est un peu moins joyeuse et même si je suis toujours très occupé, d’autant plus que notre voyage en France approche à grands pas, certains événements m’ont donné envie de consacrer quelques instants à la rédaction d’un billet dans lequel je vais essayer d’exposer ma propre vision de la situation. Je n’ai nullement la prétention de connaître tous les tenants et les aboutissants de l’immense partie d’échecs qui est en train de se jouer à très haut niveau et ne suis pas non plus un analyste politique, mais simplement un fouineur curieux dont les nombreuses lectures sur son pays d’accueil lui ont permis d’assembler quelques pièces d’un puzzle dont les événements récents ne représentent qu’une petite parcelle.

Le tableau que je vais essayer de dresser est bien évidemment très simplifié. L’actualité immédiate peut être résumée en ce que des manifestations qui étaient jusque là pacifiques ont dégénéré samedi dernier suite à l’intervention d’une “troisième main” commandée par certains va-t-en guerre combinée à une désorganisation totale et un manque de préparation caractérisé des forces de l’ordre.

La Thaïlande est aujourd’hui encore une société extrêmement féodalisée et partagée en castes. Il existe une aristocratie très puissante, mais peu connue car n’apparaissant que rarement sur le devant de la scène. Ce sont eux qui tirent les ficelles du pouvoir et font et défont les gouvernements.

Ces aristocrates ultra-royalistes n’ont jamais vraiment digéré la fin de la monarchie absolue en 1932 et ont profité de la période trouble de la 2ème guerre mondiale pour s’acoquiner avec les militaires et reprendre les rennes. Il se sont ensuite efforcés, pendant des décennies, de démontrer par tous les moyens possibles et imaginables que les politiciens sont tous corrompus et que le seul régime “bon pour le peuple” est une monarchie au-dessus de toutes ces “viles bassesses matérialistes” et, bien entendu, farouchement protégée par l’armée, armée dont les plus hauts gradés sont traditionnellement issus eux aussi de l’aristocratie.

Et voilà qu’après tous ces efforts surgit une espèce de chef d’entreprise très ambitieux qui profite d’une successions d’opportunités pour se constituer une immense fortune personnelle. Jusque là rien de très nouveau, il y en a plein d’autres et tous les “Puu Yai” (les homes importants) du royaume ont toujours agit de la même façon en utilisant les mêmes méthodes de copinage et d’alliance/désalliance. Mais là où ça commence à les agacer, c’est quand ce personnage crée un parti politique, se fait élire premier ministre et, cerise sur le gâteau, applique intégralement le programme qui l’a fait élire. Quelle audace !!

Ces vieux dinosaures, qui voient leur hégémonie remise en question, ont ensuite beau essayer de l’impliquer dans des scandales divers et variés, non seulement il est le seul premier ministre thaïlandais à tenir son mandat jusqu’au bout, mais en plus il réussi à se faire élire une deuxième fois et obtient à cette occasion la majorité des sièges au parlement. Et comble de l’impertinence, il ne répond pas à leurs injonctions et refuse de partager ses bénéfices avec eux. Du jamais vu en Thaïlande !!

À côté de cela, comme il a mis en application des politiques qualifiées de populistes (orientées vers le peuple), ce qui n’avait jamais été fait auparavant, la théorie des politiciens bons à rien de la vieille aristocratie est en train de s’effondrer et cette dernière ne réussit même plus à racheter les votes du peuple comme elle en avait l’habitude, puisque le peuple a déjà choisi pour qui il allait voter !!

Cet individu ‘”malfaisant” a été élu dans le cadre de la constitution de 1997, reconnue par la communauté internationale comme l’une des plus démocratiques qui soit. Cette constitution n’est pas adaptée à la vieille aristocratie, donc n’est pas adaptée à la Thaïlande, elle manque de “thaï-itude”. Il faut donc abroger et/ou modifier cette constitution. Mais comme la voie des urnes présente toujours le risque de ne plus fonctionner de la manière traditionnelle, c’est à dire uniquement par l’achat des votes (le paradoxe est que la vieille garde accuse Thaksin d’employer les mêmes méthodes qu’elle !!), la seule façon d’y parvenir est un coup d’état et pour cela, il faut préparer le public à accepter cette reprise du pouvoir par les militaires.

Suit alors une gigantesque campagne de dénigrement et d’attaques dont le but est d’autant plus facile à atteindre que l’intéressé a “chopé la grosse tête” et est devenu trop imbu de sa personne pour écouter ses conseillers comme à ses débuts. L’objectif ultime est de démontrer une fois de plus qu’un régime démocratique (le peuple qui élit ses dirigeants) n’est pas adapté à la Thaïlande.

Le coup d’état “pacifique” du 19 septembre 2006 est d’autant mieux accepté par la population qu’il met fin à plusieurs mois de manifestations par un groupe appelé PAD. Curieusement, les manifestations ont brusquement cessées quelques heures avant l’arrivée dans Bangkok des militaires. En réalité, tout avait soigneusement été préparé à l’avance et l’intervention de l’armée a eu lieu pendant que celui qui était devenu l’ennemi juré des aristocrates assistait à une réunion de l’ONU à New York.

Le but des militaires aux ordres des aristocrates est de détruire tout de ce qui avait été construit et, pour “faire bien” aux yeux de la communauté internationale, ils acceptent bon gré mal gré d’organiser des élections environ 2 ans après leur prise du pouvoir. Entre temps, un tribunal nommé par les militaires a bien évidemment déclaré hors la loi l’ancien premier ministre ainsi que plus d’une centaine d’anciens cadres de son parti. Mais catastrophe !! C’est de nouveau le parti – sous un nouveau nom – de l’ex-premier ministre qui remporte la majorité des sièges au parlement.

Retour à la case départ, on réorganise des manifestations avec le même petit groupe d’extrémistes (le PAD) qui, grâce à une habile manipulation des médias et de l’opinion publique, a vu ses rangs grossir avec des personnes de toute bonne foi qui sont persuadées de défendre une cause juste. Et pour prouver qu’un gouvernement élu est totalement incapable de diriger le pays, on laisse le cahot s’installer, les manifestants occupent la maison du gouvernement pendant plusieurs mois, défient toutes les injonctions des autorités, assiègent l’assemblée nationale devant des policiers complètement découragés devant l’impunité dont bénéficient ces fauteurs de troubles et vont même jusqu’à bloquer les deux aéroports internationaux de la capitale mystérieusement abandonnés par les forces de sécurité qui étaient supposées les garder. S’en suit une nouvelle reprise en main par les militaires, mais cette fois soigneusement masquée sous la forme d’une décision de la cour suprême.

Ils mettent alors en place un gouvernement de marionnettes qu’ils peuvent manipuler à leur guise et voient du coup leur budget multiplié par 2 en l’espace de 18 mois. Mais le problème est que ceux à qui ils veulent retirer le droit de vote (leur projet est une assemblée élue à 30 % seulement, les 70 % restants étant des députés “nommés”) ont bien l’intention de le garder et le font savoir. Une première manifestation de grande ampleur, en avril 2009, vire au désastre à la fois en raison de l’inexpérience des manifestants “rouges” et de plusieurs têtes brûlées (il y en a dans les deux camps) qui profitent de la confusion générale pour engager des actions extrêmes comme la menace d’incendier une citerne d’essence au milieu d’un grand carrefour de la capitale. L’armée intervient, tire dans le tas à balles réelles (en l’air avec des balles à blanc d’après le gouvernement !!) et tout le monde rentre chez soi.

Cette année, ils sont revenus mais en ayant pris le soin de se préparer. Les manifestations se sont déroulées de manière très pacifique des deux côtés et on a pu assister à des scènes hallucinantes comme les policiers anti-émeutes qui font un “sit-in” devant les manifestants, les manifestants qui offrent des bouteilles d’eau fraîches aux militaires qui se retirent après une brève opposition ou encore des moines qui se placent devant les manifestants en récitant des soutras devant une rangée de policières.

Mais ces 4 semaines de manifestations pacifiques ont certainement dû paraître trop longues aux “va-t-en guerre” des deux bords et les aristocrates ont persuadé quelques galonnés complètement frustrés d’envoyer leurs troupes “nettoyer” la capitale. Tout le monde a vu le désastre qui en a résulté.

Mais comme je le disait au début, il ne s’agit en réalité que d’une petite parcelle du puzzle, un épisode de plus de la partie d’échecs qui est en train de se jouer en très haut lieu, et les lois actuelles de mon pays d’accueil m’interdisent de parler publiquement de tout ce qui concerne un aspect essentiel de cette partie d’échec. Cette partie est loin d’être terminée, j’espère simplement que la suite se déroulera le plus pacifiquement possible et que le gagnant sera finalement la population de la Thaïlande.

Quelques photos : http://www.thaiphotoblogs.com/

Si vous voulez en savoir plus, je vous inviter à visiter ce site allemand sur la page d’accueil duquel se trouvent plusieurs ouvrages, en anglais ou en allemand, dont certains sont interdits.

14 avril 2010 - Publié par | Vie quotidienne

10 Commentaires »

  1. Un texte de réflexion qui aurait pu paraitre dans le journal Le Monde !
    Ci-joint un bon article trouvé sur le site du NPA à propos de dixit les manifestants de Bangkok : http://www.npa2009.org/content/thailande-nouvelle-etape-dans-la-%C2%ABguerre-de-classe%C2%BB
    Mais ce mouvement des Chemises Rouges n’a rien à voir avec un quelconque parti de Gauche c’est juste ?
    http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article3073
    D’ailleurs le PCT existe-t-il encore en Thaïlande ?
    Enfin je souhaite un serein Songkran au peuple thaïlandais ainsi qu’aux farangs.

    Commentaire par Chris | 14 avril 2010 | Répondre

    • Je ne sais pas si le PCT existe encore, je n’en ai jamais entendu parler au cours des dernières années.
      Il n’existe pas vraiment de polarisation gauche/droite à la française, la Thaïlande n’est pas encore aussi loin dans son évolution vers un système démocratique. Mais on peut effectivement considérer que le mouvement des chemises rouges est “à gauche” des jaunes.

      Commentaire par thailsacien | 14 avril 2010 | Répondre

  2. Merci Serge de votre texte, un billet clair et facil à comprendre pour des amoureux comme moi de la Thailande,maintenant mon beau pays d’accueil.
    Joyeux Songkran à vous et à votre famille.
    Amicalmente
    Teresa Navez

    Commentaire par Tere | 15 avril 2010 | Répondre

    • Comme je le précisais, je n’ai pas la prétention de connaître tous les aspects du conflit, mais il m’a semblé important de recadrer le contexte général en essayant de rester le plus objectif possible. Pour les voyageurs et les touristes, le plus important est qu’ils sachent que ce conflit est purement interne et ne les concerne absolument pas. Il suffit d’éviter les endroits très localisés où ont lieu les manifestations. Il n’y a pas plus de risques que pendant une grève de la SNCF ou un défilé de la CGT, à savoir arriver en retard pour son avion ou être obligé de faire un détour pour cause de route bloquée.

      Commentaire par thailsacien | 15 avril 2010 | Répondre

  3. Merci pour ce tour d horizon historique detaille et tres clair,
    Pourquoi la commision electorale a desavoue le PM ?
    Au paisir de vous lire

    Commentaire par Gerard | 16 avril 2010 | Répondre

    • En réalité, la commission électorale a émis un avis demandant la dissolution du parti démocrate pour cause de fraude électorale. Il faut encore une décision de la cour constitutionnelle pour que la dissolution soit prononcée. Il faut savoir que dans le cadre de la constitution actuelle (celle qui a été mise en place par les militaires du coup d’état de 2006), un parti peut être dissout pour une faute commise par un seul de ses cadres. Un peu le principe de la punition générale à l’école maternelle !!
      Mais en toute honnêteté, je ne connais pas les motivations profondes de la Commission électorale. Peut-être une volonté de se défaire de ses responsabilités suite à la manifestation qui a eu lieu devant ses locaux en “refilant la patate chaude” à quelqu’un d’autre (dans ce cas la cour constitutionnelle) ?
      Mais dans tous les cas j’aurais tendance à dire qu’il s’agit d’une décision tout aussi folklorique que la précédente destitution d’un PM pour cause de participation à une émission culinaire à la télévision.

      Commentaire par thailsacien | 16 avril 2010 | Répondre

  4. Merci de ce point de vue qui permet de comprendre le fil de l’histoire, en précisant que c’est complexe.
    De passage à Bangkok le 29 mars au milieu des manifestants, par sympathie, j’ai acheté une chemise rouge et je l’ai mis sur mes épaules. Passant prêt d’un temple où il y avait des militaires, j’ai eu l’impression que l’un d’entre eux me lançait un sale œil.
    J’ai été retenu d’enfiler la chemise rouge, et plus encore de m’exprimer publiquement, pour ne pas risquer des gêner les personnes qui m’accueillaient et par le vague sentiment, qu’en tant qu’étranger, je n’avais pas le droit de le faire.
    Pouvez-vous m’indiquer quelles règles juridiques vous interdisent de dire tout ce que vous aimeriez dire, et ce qui moi m’aurait mis en faute juridiquement parlant en allant au bout de mon envie.

    Commentaire par Patrick de Fursac | 16 avril 2010 | Répondre

    • Il est vrai qu’il est plutôt imprudent pour un étranger d’afficher publiquement sa sympathie pour l’un ou l’autre camp, d’autant plus qu’il s’agit d’un problème strictement interne. Personnellement, j’en parle avec mon entourage proche ou aussi lorsque l’on me demande mon avis (ce qui arrive de plus en plus fréquemment ces derniers mois), mais à l’exception de quelques privilégiés ayant vécu à l’étranger, les thaïs n’ont pas vraiment la culture du débat contradictoire et le conditionnement médiatique, simplifié par l’absence quasi-totale de toute capacité de raisonnement analytique, les a rendu extrêmement polarisés (si tu n’es pas avec moi, tu es forcément contre moi). Il faut donc faire preuve de prudence.
      La loi qui m’interdit de parler publiquement du véritable fond du problème est celle qui punit le Lèse Majesté. Certains aspects ont été abordés récemment par The Economist et aussi d’autres comme le (Financial Times).

      Commentaire par thailsacien | 16 avril 2010 | Répondre

  5. excellente analyse qui synthetise bien la situation, encore trop compliquee pour moi.

    le probleme du “si tu n’es pas avec moi, tu es forcément contre moi” comme vous le dites, j’en fais l’experience tous les jours :( Le dialogue est impossible.

    Commentaire par Cyrille | 6 mai 2010 | Répondre

    • Je pense que c’est aussi un manque d’expérience du débat contradictoire, combiné avec le refus presque systématique de tout compromis et l’impératif de ne pas perdre la face.
      Autrement dit, il y a un sacré boulot avant d’assister à de vrais débats politiques constructifs.

      Commentaire par thailsacien | 6 mai 2010 | Répondre


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